Le lièvre et la tortue, ou comment accoucher comme à la maison en maternité!

Publié le par La Grosse Zèbre

Mon Bébé Tortue.
Tu t'es invité dans nos vies de manière si soudaine et imprévue que ce fut un énorme bouleversement dans la vie de moi, ta maman, ton père et ton grand frère. La grossesse n'a pas été de tout repos et il nous a fallu du temps pour cohabiter en harmonie ensemble. Et même quand l'harmonie fut installée, toi et moi avons traversé maintes tempêtes de contractions pour nous préparer au grand jour.

Le grand jour. A force de m'entendre dire que tu vas arriver avant l'heure, je crois bien que tu ne finiras jamais par naître. La pleine lune t'a laissé complètement indifférent, je pète même la forme, je marche des kilomètres pour t'inviter à naître. Même le bouchon muqueux s'est fait la malle depuis longtemps.

Nous sommes le 19 avril 2011, J-1, et on commence déjà à me parler déclenchement. Je téléphone à J*****, mon amie en blanc, pour papoter un peu et je sens qu'en discutant avec elle, des idées reçus et autres fantômes se remettent en place et qu'un déclic se fait dans ma tête et mon corps. Ça me fait du bien. En plus, coup de massue, C****, ma sage-femme libérale qui doit assurer le suite de couches pour ma sortie anticipée de la maternité doit s'absenter de manière imprévue le week-end de Pâques. Pour qu'elle puisse s'occuper de moi, il faut donc que j'accouche aujourd'hui ou demain et il serait bien que ton père et moi fassions des travaux pratiques pour déclencher à l'italienne. Bonne patiente on s'exécute avec un petit pressentiment que ça sera la dernière fois avant un bon moment. En effet, à la fin d'un câlin intense, doux et plein d'amour, je sens que des contractions viennent faire vibrer doucement mon corps. Elles ressemblent tellement à celle que j'ai connu pendant tout mes « faux travaux » que je décide de faire une sieste. Je me réveille 2 heures après, je contracte toujours. De toute façon, ce ne sera encore pas pour ce soir. En plus, ce soir débute la nouvelle saison de Dr House et j'ai fermement l'intention de regarder les 4 épisodes. Ton ours de papa se moque de moi et me lance un prophétique : « De toute façon, tu vas perdre les eaux ce soir! » J'en doute fortement, vu que pour Grand Garçon on m'avait rompu la poche des eaux et que de toute façon, mon corps ne sait pas accoucher. Je suis d'ailleurs persuadée que je ne sait pas quand le VRAI travail va se mettre en route. Je suis un peu démoralisée par ce faux travail, d'autant plus qu'une copine ayant le même terme que mi a accouché 5 jours plus tôt et que moi je me traîne encore avec ma bedaine.

Dr House commence et ton papa me prépare les meilleures Conchiglies du monde suivi d'une glace au chocolat dont je me souviendrai longtemps. Je me laisse chouchouter et je savoure. Mon corps continue de vibrer sous les contractions, doucement mais régulièrement. Mais encore une fois, pour moi c'est un loooooooooooong faux travail et on va encore y passer la nuit. Inutile donc d'appeler ni maternité ni doula. C'est d'ailleurs ma doula, mon amie, ma sœur, ta marraine des étoiles qui m'appellera pour prendre des nouvelles. Elle est d'excellente humeur, me taquine sur mes contractions, puis commence à me parler de musique. La goutte d'eau qui fait déborder mon vase, je l'envoie balader en lui disant « poliment » que j'en ai rien à foutre de sa musique de merde. Triomphante, elle éclate de rire et me dit que j'y suis. J'y suis nulle part. D'ailleurs la télé commence à me saouler, je pars me coucher. Et je veux être seule. Que ton père regarde son film avec De Funès et Coluche, ça me va très bien, je serai tranquille alors. 

La nuit sera bercé par des contractions non-douloureuses toutes les 8 minutes environ et un arrêt pipi par heure. Ton père me masse dans un demi-sommeil à chaque fois et me murmures des paroles bienveillantes et aimantes tout en continuant de ronfler.

5h09 Je viens de refaire pipi pour la 150ème fois de la nuit. Je me recouche quand je sens/j'entends un drôle de ploc. La poche des eaux ? Mais non, ça coulerait... Et si je bouge un peu ? Ah oui, ça coule... mais vraiment pas beaucoup. Je réveille ton père d'un ton quasi militaire : «Ours, je viens de perdre les eaux ! Apporte moi une bassine! » En mode zombie, ton père murmure qu'il le savait, s'habille et s'exécute. Pendant ce temps je réveille ma doula. Je sens un calme ancestral m'envahir. Comme si la sagesse de toutes les femmes qui ont accouché depuis la nuit des temps m'accompagnent à ce moment là. Le calme avant la tempête. Je suis tellement zen que K***** me demande si j'ai des contractions. Quand je lui répond par l'affirmative, elle se met de suite en route, car elle a 2 heures de trajet à faire. Ton père et moi nous étonnons sur le peu de liquide que je perds. C'est la première fois que je perds les eaux, je ne sait pas ce que c'est, quand soudain, les chutes du Niagara tombent dans ma bassine. Sauf que les chutes sont teintées. J'ai un petit moment de panique. Y aura pas le temps d'attendre K*****, on doit partir à la maternité de suite. Mais avant, passage par la case pipi, je ressens un gros besoin de me vider. Et c'est là que ça commence à devenir intéressant. A peine mon rectum vidé, une énorme contraction vient me plaquer contre le mur. J'en ai le souffle coupé. Ça dure une éternité et là, j'ai vraiment mal. Elle passe, je plaisante avec ton père, mais voilà que la prochaine arrive déjà. OK, alors soit je panique, soit je gère et j'accompagne la douleur. Je me sens mal, je crois que je vais m'évanouir. Efficace, ton père m'apporte un énorme verre d'eau sucré et je me sens déjà mieux une fois ce sirop absorbé. Je pense alors à mon ami Max et ses « soufflantes », ces longues respirations qui guident la douleur et accompagnent l'ouverture du col. J'y arrive mieux de contraction en contraction. Par contre, là clairement, il me paraît impossible de monter dans une voiture pour aller à la maternité. Ton père appelle une ambulance, et on arrive même à se disputer quand il me demande l'adresse de l'hôpital pour l'indiquer au SAMU (gnéééééééééééééééééé !!!!).

Pour ma part j'ai réussi à migrer dans le salon où je suis en position de prière musulmane. Les contractions sont longues et reviennent toutes les 3 minutes. Et entre chaque contraction, j'ai le besoin de plonger au calme au plus profond de moi même. Une idée de mort m'habite. Je ne te sens plus bouger, donc forcément, tu es mort pour moi. Il faut donc en finir rapidement pour que je t'expulse au plus vite. Ton père pendant de temps là, en toute logique, fait le ménage en attendant l'ambulance.
Je ne sais pas à quelle heure les ambulanciers arrivent, j'apprendrais plus tard que nous sommes arrivés vers 6h30 à la maternité. C'est donc là où les ambulanciers ont vécu une heure des plus longues de leurs vie. Car je suis indéplacable. J'ai trop mal, même si je m'attends toujours et encore à pire. Le brancard ne passe pas dans l'escalier et cerise sur le gâteau, j'ai déjà parfois l'envie de pousser. L'ambulancière commence à paniquer et me dis qu'accoucher à la maison, ça ne se fait pas. J'ai envie de l'insulter et de lui dire qu'à la base c'était ce qui était prévu, mais je n'arrive qu'à grogner. Ils appellent le SAMU qui ne veut pas se déplacer, c'est le souk mais je m'en fiche, je contracte toutes les 2 minutes. Finalement ils réussissent à me coller dans un fauteuil roulant, direction ascenseur. J'arrive avec une démarche de reine africaine pieds-nus et dans mon boubou à descendre les dernières marches qui me séparent de l'ambulance et hop direction la mater' avec tout les pimpoms pour que surtout pas je n'accouche dans l'ambulance. Ton papa nous suivra en voiture.

On arrive à la maternité. Le brancard passe à peine la salle d'examen que j'attrape la première personne proche de moi par la blouse. Son nom indique Thomas R*******, mais son physique m'indique soit une erreur de blouse, soit le transsexuel le plus raté de ma vie que j'ai jamais croisé, à vue de son énorme poitrine et ses ongles de pieds laqués rouge. Tant pis, elle/il fera l'affaire pour ma requête : « JE VEUX LA PÉRIDURALE TOUT DE SUITE ! » Aimable, elle me réponds sur le même ton que déjà faudra qu'il y ait un anesthésiste de disponible et que ça ne sera pas avant une heure et que je serais bien gentille de passer sur la table d'examen car on va pas y passer la journée ! Et là, je me dis » Pauvre conne, à la fin de la journée, j'aurais déjà accouché! ». Pour la récompenser je quitte le brancard et me jette à 4 pattes par terre, terrassée par une vague de contractions assez violentes. Qu'est-ce que je suis bien par terre, je ne comprends pas pourquoi la rombière veut que je me relève. Une adorable sage-femme, ma sage-femme, la douce Céline, arrivera à calmer le jeu. Elle envoie balader la rombière et au bout de patience et douceur, réussi à me faire un examen : je suis dilatée à 6-7. Chouette, on peut me transférer directement en salle de naissance. Hop, en fauteuil roulant, mais ça fait mal. On m'installe sur la table, on me pose le monito, et là, surprise, j'entends ton cœur battre. Tiens, tu es encore en vie ? Tant mieux ! Et puis je m'en fiche après tout, j'ai juste horriblement mal. L'anesthésiste va peut-être arriver. Ton papa est à mes côtés. Affûté d'une superbe blouse bleue assortie à la mienne, il me tient la main et m'accompagne dans les respirations pour que je me cale sur lui. Je perds toute notion du temps. Puis, Dieu arrive. Pas en personne, mais sous forme du plus bel anesthésiste que j'ai vu au monde. Il va me poser une voie. Puis une péri ! Yes!!! Enfin telles sont ses intentions à la base, mais vue que mes contractions s’enchaînent toutes les minutes quasiment il ne peut rien faire d'autre que de me tapoter gentiment la main. Je broie sa pauvre mimine et le matelas alors, que Céline, la sage-femme s'obstine à vouloir que je lui épèle mon nom. « Mais foutez moi la paix, je veux juste mourir. J'ai horriblement mal et ce bébé s'obstine à vouloir sortir par le mauvais trou. »

« Mais vous poussez Madame ? Enfin vous vous retenez là ? Mettez vous sur le dos que je vous examine ! Dépêchez vous votre bébé a le cœur qui ralentit! C'est pour lui qu'il faut le faire!»
Je me retourne, tout en réalisant qu'on m'a retiré le monito il y a des plombes et que Céline la rusée ne peut pas savoir comment va ton cœur. Trop tard, elle m'examine déjà et me dit : « Mais vous êtes à dilatation complète, je vois déjà les cheveux! Poussez à la prochaine contraction!»
« Mytho! » je pense, « çà fait pas assez longtemps que je suis ici pour être à complète. »
Apollon lui, me tapote encore une dernière fis la main, puis disparaît, il n'aura rien à faire sur moi.
Quand à moi, elle veut que je pousse, ben t'inquiète, dès la prochaine contraction, je pousse et tu verras que ce n'est pas encore le moment. Tiens d'ailleurs la voilà, je pousse.
« Très bien, Madame, vous sentez votre bébé qui avance? »
« Non, je ne sens rien du tout. Je sens surtout qu'il me défonce la boîte à caca! »

Puis là, nouvelle contraction. Je suis submergée par une force surhumaine, je m'arc-boute, je fais le pont et je pousse de toute mes forces. Céline ne se laisse pas impressionner par cette position originale, même si c'est une première pour elle. Ta tête est sorti. Ton père est au premières loges, ému, les larmes aux yeux. Nouvelle contraction, même position. Je te sens te tourner dans mon vagin. Une épaule, puis la deuxième et Céline m'encourage à t'attraper au vol. Il est 7h45. Tu es né, couvert de méconium, mais j'arrive déjà à te reconnaître : blond, rose et potelé aux yeux bleus. Tout le contraire de ce que j'imaginais. Mais tu es là et tu es magnifique.

La suite sera aussi d'une simplicité que je n'osais imaginer. Ton père coupe le cordon quand il a cessé de battre. Pendant qu'on t'essuie et qu'on te fasse le stricte minimum des soins à côté de moi, on me laisse royalement en paix et notre placenta sortira tout seul bout d'une petite demi-heure. Et je serai recousu de manière très délicate pour la petite déchirure que ton passage m'a fait. Et mon apothéose : on me donnera un grand verre d'eau juste après ta naissance.

Les premiers rayon de soleil dorés envahissent la pièce. Je sourit car je savais que tu naîtrais avec le jour. Mon bébé solaire. Je t'ai attendu pendant si longtemps. Tu m'as appris la patience car tu es né jour pour jour 9 mois après ta conception. Tu m'as offert une naissance de rêve qui aura réparé celle de ton frère. Tu m'as offert un sentiment de victoire et de puissance et la preuve que l'amour maternel se multiplie et non se divise. Quand à K*****, ma doula, même si elle était présente avec nous par la pensée, elle n'aura pas eu le temps d'arriver...

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Publié dans Bébé Tortue

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